d'Altitude
Lycée
Briançon
 

Interview de Gary Victor

jeudi 6 mai 2010, par Administrateur

Interview de Gary VictorPrix littéraire des lycéens de la région PACA
Rencontre entre Gary Victor et les jurés du Lycée d’Altitude (2e6)
pour son roman « Le Diable dans un thé à la citronnelle »

- Quelle est votre source d’inspiration : expérience personnelle ou imagination ?
C’est ce qui m’a touché, et c’est souvent ce qui fait mal.

- Pourquoi ce titre ?
C’est ce que je choisis en premier, le titre c’est la matrice du livre, il permet de développer le texte, il résume l’histoire. Le titre c’est comme une sonorité qui ouvre les portes pour l’écriture.

- Pourquoi avoir mis des titres qui résument le contenu des chapitres ?
Esthétiquement, cela va bien avec l’histoire. Ce roman est en fait un conte.

- Combien de temps avez-vous mis pour écrire le livre ?
La création commence avant que l’on se mette à écrire. Le temps de conception est d’environ un an avant le moment de l’écriture. Pour « Le diable… » le temps de conception a été d’un an et demi et le temps d’écriture de huit mois.

- Pourquoi écrire une histoire d’amour si difficile à vivre ?
J’ai connu à Haïti une personne comme Pirus, le porteur de charbon, qui n’attirait que le mépris. Je me demandais : comment le vit-il ? Dans la vie on associe trop souvent laideur et mal, beauté et bien, c’est faux ! Dans le conte « La Belle et la bête » c’est le contraire. Je me suis inspiré de ce conte pour écrire mon livre.

- Quelle est l’époque précise de l’histoire ?
Dans les années 60, au moment de la dictature.

- Est-ce que Laboubaka est un personnage vaudou ?
Non

- Les personnages sont-ils inspirés de personnes réelles ?
Oui, j’ai une cousine très lointaine qui avait eu une relation avec un homme comme le porteur de charbon. Or, en Haïti les classes sociales sont très strictes. Le viol d’une petite fille par une personne située en haut de l’échelle sociale, c’est quelque chose qui arrive malheureusement, j’en ai souffert.

- Quelles sont les origines des prénoms ?
Pirus, je l’ai choisi par hasard mais les autres prénoms me sont venus comme cela, inconsciemment. Pour Esmalda, j’ai pensé au personnage de Victor Hugo, mais au début de roman elle est différente, elle suit un parcours initiatique.

- Pourquoi avoir choisi spécifiquement de baser l’histoire de la vengeance de Mirna sur le viol ?
Le viol, c’est inacceptable. Cela arrive trop souvent en Haïti mais il reste impuni. Mirna attend environ cinquante ans pour se venger. J’ai voulu montrer que la haine ne peut pas vraiment la guérir de ses blessures. Il faut surmonter la haine.

- L’histoire du roi des Neiges et d’Osamaïbo est-elle totalement inventée ou s’appuie-t-elle sur une légende haïtienne ?
Il existe un grand lac à la frontière de la République dominicaine, j’y ai ajouté ma propre fiction.

- Que vient faire l’histoire de Salim le Chat dans le livre ?
Il y a beaucoup de légendes en Haïti, beaucoup de sorciers. Les gens croient aux métamorphoses

- Pourquoi les feuilles d’amandier sont-elles utilisées ?
En Occident, on est focalisé sur la raison. En Haïti, on laisse beaucoup de place à l’imaginaire comme dans les grands romans sud américains. En Haïti, à l’extrême, on oublie même la réalité, l’imaginaire fait partie de la réalité. Si quelqu’un fait un songe, un rêve, il y croit, si bien qu’il ne va pas sortir de chez lui.

- Pourquoi le couteau dont se sert Esmalda pour tuer Laboubaka est-il enduit de citronnelle ?
J’ai voulu que la citronnelle ait la vertu de faire fuir le mal. En Haïti, les plantes ont la vertu de faire fuir les mauvais esprits (exemple : le basilic).

- Pourquoi avoir attendu tant de temps pour la vengeance ?
- Pour vous, quelle est la morale de l’histoire ? en dehors de …« la vengeance est un plat qui se mange froid » ?
La haine ne peut pas triompher. Pour vaincre la haine que l’on a en soi, il faut faire un parcours. Exemple : quand Pirus ne reçoit que du mépris, il est haineux, quand il devient quelqu’un d’autre, il rencontre l’amour.
Ce roman représente la lutte entre haine et amour.

- Pour qui et pourquoi écrivez-vous ?
L’écrivain écrit avant tout pour lui, pour créer un univers, exprimer des sentiments. Quand on crée, on est seul avec soi-même. Pour moi écrire est un besoin impérieux. On a une souffrance en soi, on réfléchit, « ça mature » puis on écrit, c’est comme un accouchement. Ensuite, quand on a accouché, il faut corriger. Quand un livre est terminé, il n’appartient plus à l’auteur, le lecteur peut penser ce qu’il veut du texte, il en devient propriétaire, donc le lecteur est un créateur. D’ailleurs, le lecteur fait découvrir à l’auteur des choses inconscientes, que l’auteur n’avait pas soupçonnées.

- Comment travaillez-vous ? Vous appuyez-vous sur une documentation précise, des témoignages ?
Pour « La Piste des sortilèges » j’ai lu sur le vaudou. Le romancier n’est pas un scientifique, il ne doit pas être prisonnier mais libre de jouer. Pour « Le diable… » c’est un travail avec ma mémoire

- A quel âge avez-vous écrit et publié votre premier livre ?
J’ai commencé à écrire vers douze ans des petits textes. Très jeune je lisais beaucoup. Mes parents m’ont toujours encouragé à écrire. J’avais dix-sept ans quand mes premières nouvelles sont parues et vingt et un ans pour mon premier recueil.

- L’atmosphère fantastique voire absurde de ce livre est-elle constante dans votre œuvre ?
J’aime l’absurde qui est différent du fantastique. Pour l’absurde, on est d’abord dans le rationnel puis dans l’irrationnel. Exemple : l’histoire d’un vampire qui n’aime pas le sang… c’est absurde !

- Quel effet cela vous fait d’être sélectionné pour le Prix littéraire et de venir en France ?
Je suis très heureux de venir parler de mes livres.

- Vous reconnaissez-vous dans un des personnages sur le plan mental, physique ou social ? Quel est celui que vous préférez ?
Dans Mirna. Elle représente la souffrance et malgré sa vengeance elle souffre encore, c’est le personnage le plus fort. En tant que créateur, les personnages qui souffrent sont les plus intéressants, les écrivains sont sadiques ! On m’a proposé de faire du livre une adaptation cinématographique, mais je pense qu’il serait difficile de créer ce personnage à l’écran.
La souffrance fait partie de la vie. On désire quelque chose mais on a toujours une frustration en soi. C’est le désir qui fait la vie, mais l’être humain n’est fait que de souffrance.

- Croyez-vous au diable ?
Ce qui m’intéresse, ce n’est pas la vérité, la réalité, c’est la beauté d’une histoire, d’une scène. Est-ce vrai ou pas cette question me bloque en tant que créateur !

- Avez-vous personnellement rencontré des situations difficiles liées à la pauvreté de votre pays ?
Il y a une grande disparité entre les très riches et les très pauvres, du premier coup d’œil on voit cette disparité.

- Avez-vous l’intention de dénoncer quelque chose à travers votre œuvre ? et plus spécialement dans « Le diable… »
Je ne veux rien dénoncer mais avant tout exprimer ce qu’il y a en moi. Je ne suis pas un politicien mais un créateur. J’exprime ce qui est à l’intérieur de moi. Une œuvre n’a pas besoin de morale.

- Quelles sont vos actions personnelles en dehors de l’écriture pour améliorer la situation de votre pays ?
J’ai essayé de changer les choses en Haïti, je fais partie d’associations mais ce n’est pas facile.

- La ville de Port-au-Prince est-elle aussi terrible que dans le livre ? (pauvreté, drogues, violence …)
La ville de Port-au-Prince se caractérise par la surpopulation, l’insécurité, un afflux de population des campagnes vers la ville, d’où une extension des bidonvilles. Les enlèvements sont un phénomène récent en Haïti (depuis cinq ans). Quant à la police, elle est très corrompue.

- Le lieu du « Trou aux cinq yeux » existe-t-il ? correspond-il à un site réel ?
C’est une fiction. Les cavernes chez nous sont les lieux des mauvais esprits, les lieux pour les cérémonies de sorcellerie. Il faut faire une différence entre vaudou et sorcellerie. Le vaudou est une religion avec des rites particuliers, lors des cérémonies on fait appel à l’esprit et le prêtre est possédé par l’esprit.
La sorcellerie est utilisée pour éliminer un concurrent par tous les moyens par exemple.

- Est-ce que les familles riches haïtiennes sont aussi rigides pour les relations et mariages de leurs filles ou de leurs fils ?
Oui, les familles haïtiennes sont très rigides

- Le Vaudou est-il toujours aussi présent aujourd’hui en Haïti ?
Le vaudou est toujours présent, surtout l’imaginaire. Lors des rituels vaudous 15% ou 20% des gens participent vraiment, mais au niveau de l’imaginaire, c’est tout le monde.

- Quelle est la situation politique actuelle ? plus précisément les rapports entre le pouvoir et la population ?
La population n’est pas satisfaite de la classe politique (privilèges, détournement d’argent, …). Le taux d’analphabétisme est très élevé.

- Quel est exactement le rite du Saut de l’eau en juillet ?
C’est un lieu saint vaudou, une grande chute d’eau qui a des vertus, la Vierge est apparue dans ce lieu, ce lieu est un mélange de vaudou et de catholicisme.

- Y a-t-il une littérature créole ?
Oui, au niveau de la poésie la production est énorme, de plus le créole est très utilisé dans la production télévisuelle, les chansons, les contes.

 
Lycée d'Altitude – 3, Rue M. Chancel BP 45 - 05100 Briançon – Responsable de publication : M Brulois Jean Denis
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